Un léger bruit dans le moteur

UN LÉGER BRUIT DANS LE MOTEUR, par Jonathan Munoz (dessins), Gaet’s (scénario), d’après le roman de Jean-Luc Luciani (Physalis, 2012)

Quelque part on ne sait où, dans un endroit perdu où on ne s’arrête que si on est en panne, vit une petite communauté : deux ou trois familles qui vivent des pensions du gouvernement, un curé, une épicière, une vieille qui fait office de maîtresse d’école, une catin qui vit dans les bois… Il y a aussi quelques enfants, parmi lesquels le héros de l’histoire dont la mère est morte à sa naissance. Son père s’est remarié et il a depuis un demi-frère, mais il les déteste tous… D’ailleurs, il projette de tuer tous les habitants de son village, comme il croit qu’il a tué sa mère lors de sa venue au monde. Alors il va user de tous les stratagèmes possibles pour faire disparaître tout le monde , sans pour autant se faire prendre : poison, trou pour braconner les sangliers, couteau de cuisine, équerre d’école, sables mouvants… Mais il l’a décidé : c’est Laurie, la jolie fille du village qui n’a jamais été heureuse dans la vie, qu’il tuera la dernière.

Quel album ! Je ne m’attendais pas à ce genre d’histoire lorsque je l’ai emprunté, pourtant on est mis dans le bain dès la 2ème page, avec le titre du premier chapitre : « je suis un enfant qui tue les gens » (c’est aussi indiqué sur la 4ème de couverture, mais comme là encore, j’ai réservé ce livre sur catalogue, je n’avais pas ces infos). Au bout d’une dizaine de pages, il y a déjà plusieurs morts violentes. C’est assez étrange, les morts s’enchaînent et on pressent toute la cruauté et le côté psychopathe du gamin, capable de jouer le garçon triste alors qu’il vient de tuer son demi-frère. On est donc sur un album où le massacre de toute la communauté va avoir lieu, on sent la détermination du garçon à tuer tout le monde, et en même temps, on voit qu’il n’est pas spécialement mature, car il utilise un vocabulaire très enfantin, très imagé (par exemple « la maison en bois avec la croix sur le toit » : c’est l’église), parfois avec quelques erreurs d’expression. Cet album aborde aussi de nombreux sujets de société : la religion, l’abus de pouvoir, le mensonge, la prostitution, l’inceste, le racisme, la vengeance… Bref, rien de réjouissant dans cet album que je qualifierais de malsain, où il n’y a pas un adulte mieux qu’un autre, et on comprendrait presque pourquoi le gamin veut supprimer tout le monde… C’est un sentiment assez étrange… Le chapitrage est fait de telle façon qu’on s’attend un peu à ce qui va se passer ensuite, mais sans savoir vraiment de quelle manière. Cela ressemblerait presque à un journal intime du gamin, à ses pensées pour que son plan puisse se passer : c’est terrifiant et glauque, mais c’est aussi sacrément bien mené et efficace comme histoire ! J’ai aimé frissonner avec cette lecture, même si je ne me suis pas toujours sentie à l’aise avec les dérangeants propos.

Quant au dessin, il est magnifique : il s’agit là du premier album de Jonathan Munoz, un auteur pas encore trentenaire. Le trait est rond, un peu gras et charbonneux. Les personnages ne sont pas lisses, mais Munoz marque bien les détails (nez, rides…), il accentue parfois même un détail (par exemple au début de l’album, la main du gamin qui désigne son demi-frère), ce qui n’est pas réaliste mais permet de guider notre lecture. Les couleurs sont subtilement ajoutées pour donner du relief au propos, dans les tons jaunes comme les vieilles photos. Bref, le dessin correspond pile poil à l’ambiance terrible de cet album, tout en apportant une touche de légèreté assez difficile à expliquer : peut-être parce que le héros a une bouille et des yeux ronds, il n’est pas répugnant, mais lorsqu’on sait ce qu’il pense et toute la haine qu’il porte aux autres, on change bien vite d’avis sur lui… Un album très sombre mais qui fait l’effet d’un coup de poing, à ne pas manquer mais à ne pas lire avant de dormir…

A partir de 15 ans selon l@BD, je rajouterais même : « pour lecteur avertis ».

On en parle sur les blogs : Audouchoc, 110 livres, La bibliothèque de Noukette, Le grenier à livres de Choco,  Les lectures de Marion, Mille et une frasques

Premières planches à lire sur le site de l’éditeur.

Consulter le site de Jonathan Munoz. Voir aussi le site de Jean-Luc Luciani, l’auteur du roman qui a été adapté en BD.

Cet album a reçu le prix SNCF du polar 2013, catégorie bande dessinée.

Un bon aperçu de l’ambiance de cet album, à travers la bande-annonce ci-dessous :

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4 réflexions sur “Un léger bruit dans le moteur

  1. noukette 12 mars 2014 / 21:54

    Une lecture dont on ne sort effectivement pas indemne… Du même auteur, je te conseille Les dormants, différent mais tout aussi fort !

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    • caro 12 mars 2014 / 22:21

      Un sacré album, effectivement !!
      J’ai vu que le dessinateur était jeune et donc avait peu produit, je note le titre que tu me proposes, au cas où je le croiserai. Merci !

      J'aime

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