Fatherland

FATHERLAND, par Nina Bunjevac (Ici même, 2014)

Souvenirs d’enfance de l’auteur qui retrace, à partir des témoignages qu’elle a recueillis, le parcours de son père dont elle n’a pas de souvenirs. Née en 1973 au Canada de parents serbes, Nina Bunjevac a grandi en Amérique du Nord, avant de partir en Yougoslavie en 1975 avec sa sœur et sa mère sous prétexte de vacances dans la famille maternelle, alors que son père gardait son fils Petey avec lui. Ce départ a été accepté par le père en échange du chantage avec le fils. Le père, dont on a le portrait en couverture de l’album, était en effet politiquement engagé dans un groupe terroriste, militant du retour du roi pour son pays d’origine, voulant renverser le gouvernement de Tito au pouvoir en Yougoslavie depuis 1945, en commettant des attentats contre les intérêts de sympathisants de Tito au Canada et aux Etats-Unis. Au contraire, la famille de la mère de Nina était partisane du gouvernement. Ainsi Nina a grandi en Yougoslavie avec sa mère, sa sœur et sa famille maternelle, et n’a jamais revu son père, mort en 1977 dans une explosion accidentelle. La famille a été durablement séparée, au point que le fils n’est jamais venu les rejoindre en Yougoslavie, tellement une mauvaise image du pays lui avait été donnée par son père. Nina Bunjevac nous retrace tout ce parcours, dans lequel la petite et la grande histoire s’entremêlent…

Voici un roman graphique grand format sur un sujet qui ne me parlait pas du tout avant de choisir ce livre en bibliothèque : l’histoire de la Yougoslavie dans les années 1970, où s’opposaient les partisans du retour du roi et ceux favorables au régime en place dirigé par Tito. L’histoire n’est pas simple à suivre, j’ai surtout retenu la violence présente dans une bonne partie de l’album.

L’auteur fait parfois de longs rappels historiques sur la Yougoslavie, dirigée par Tito jusqu’en 1980. C’est complexe à suivre quand on n’y connaît rien, quand les noms des personnages se ressemblent grandement et que la situation politique est plus que compliquée, pour un « lecteur de l’Ouest »…  Nina Bunjevac remonte parfois plusieurs siècles en arrière pour expliquer les divisions qui ont toujours existé en Yougoslavie, au niveau des croyances, des langues, des alphabets… Elle retrace aussi les portraits de ses grands-parents paternels, peut-être pour tenter de mieux comprendre la personnalité complexe de son père, orphelin très jeune, et de saisir la manière et les raisons de sa radicalisation au point de devenir un terroriste nationaliste. On ne sent pas de rancœur de l’auteur envers son père, ni envers sa mère qui lui a fait vivre son enfance sous un régime communiste, d’apparence moins dur que celui mis en place en URSS. Elle parvient à prendre de la distance par rapport à son histoire familiale et c’est une sacrée prise de recul. Elle mêle la grande histoire, celle de son pays d’origine, avec son histoire familiale, d’une façon fluide. A certains moments, on a l’impression de feuilleter avec elle son album de photos fidèlement reproduit.

Le dessin est très particulier, en noir et blanc, et très figé. On voit presque en filigrane les photos sur lesquelles elle se serait basée, car les traits sont très précis. Par contre, le côté figé m’a un peu refroidi, je n’ai pas eu l’impression de voir les protagonistes de l’histoire bouger, j’ai eu du mal à imaginer les scènes vivantes. Les cases sont souvent très remplies, avec beaucoup de petits quadrillages, pointillés et hachures, ce qui donne un petit côté suranné à cet album, sans pour autant que ce soit désagréable. (Voir les liens vers les blogs ci-dessous pour voir quelques cases).

En conclusion, Fatherland est un album compliqué d’accès, regorgeant d’informations historiques qui se veulent les plus précises possibles, et c’est un témoignage sur une période historique méconnue et rien que pour cela, il constitue un album intéressant. Après, le trait de l’auteur ne relève que d’une histoire de goût personnel, mais on ne peut lui reprocher d’avoir voulu retracer au plus juste le parcours de son père avec son scénario et son dessin.

Non mentionné sur l@BD, je dirais à partir de 15 ans tout de même.

On en parle (peu) sur les blogs : Le calamar noirLibrairie du Parc, Next Libération.

Interview de l’auteur à lire sur Infrabulles.

Consulter aussi le site de l’auteur en anglais.

Articles sur l’histoire de la Yougoslavie depuis 1918 et histoire de la Serbie du VIe siècle à 2008 à lire sur Hérodote.net en versions synthétiques.

Cet album participe à la-bd-de-la-semaine-150x150, cette semaine chez Yaneck.

Louis Riel l’insurgé

LOUIS RIEL L’INSURGE, par Chester Brown (Casterman, coll. Ecritures, 2004)

https://i0.wp.com/static.decitre.fr/media/catalog/product/cache/1/image/9df78eab33525d08d6e5fb8d27136e95/9/7/8/2/2/0/3/3/9782203396159FS.gifRécit biographique du combat de Louis Riel, métis franco-indien, chef d’une révolte des « sangs-mêlés » face au gouvernement canadien qui tente d’imposer l’empire britannique dans l’ouest canadien dans les années 1870-1880. Ces terres, appelées la colonie de la Rivière Rouge (actuel Manitoba), appartenaient depuis 1670 à la Compagnie de la baie d’Hudson, qui officiait dans le commerce de la fourrure. En 1869, le gouvernement canadien rachète ces terres, mais les habitants qui y vivent n’acceptent pas cette décision. Les Canadiens d’Ottawa veulent installer de nombreux anglophones dans la région pour étouffer les franco-indiens, et les natifs s’y opposent, ils créent leur propre gouvernement, en collaboration avec les anglais déjà présent sur leur territoire. Le combat entre les sangs-mêlés et les canadiens va être rude. Louis Riel, leur leader, en vient même à s’exiler aux Etats-Unis, et après un séjour à l’hôpital psychiatrique, il reprend la lutte, et avec sa maigre armée, ne peut lutter face à la police montée. Sa fin sera tragique… C’était il y a 125 ans tout juste (voir l’article de Radiocanada qui marque cet anniversaire et montre la volonté de réhabiliter l’homme)

Voici un récit sur un sujet intéressant et souvent méconnu. L’unification du Canada ne s’est pas faite sans heurts, et cet album est là pour le rappeler. Cette rébellion, à la fois ethnique et religieuse (les sangs-mêlés sont catholiques [Louis Riel se prend d’ailleurs pour un envoyé de Dieu sur terre], les canadiens anglophones sont protestants) a duré plusieurs années et a empêché le développement du Canada vers l’ouest américain. Mêlant histoire canadienne et vie personnelle de Louis Riel, cet ouvrage est très instructif. De plus, il est enrichi de cartes bien détaillées, de nombreuses notes en fin d’ouvrage, ainsi que (chose rare) d’un index des personnages.

Concernant le dessin, il est … original… très simple voire même simpliste (Voir une planche ici) Dépouillé, statique, peu expressif. Ce sont vraiment les bulles qui font l’histoire, et non pas le dessin (en tout cas pour moi). De plus certains personnages sont dessinés étrangement (un nez en forme de ‘patate’ énorme, des mains plus grosses que la tête, des hommes bâtis comme des troncs mais avec des petites têtes…). Le temps d’adaptation au dessin a été assez long, à cause de cela j’ai eu du mal à entrer dans l’album… Mais le sujet m’a permis de dépasser ce premier contact avec l’album,et finalement j’ai (re)découvert un morceau de l’histoire canadienne.

A partir de 15 ans pour le site BD du CNDP.

Pour en savoir plus sur l’histoire du Manitoba, consulter le site EducationCanada, ainsi que ManitobaCourts, sur l’histoire des tribunaux dans cet état canadien. Voir aussi sur RadioCanada le dossier complet consacré à la résistance métisse de 1885, qui est largement représentée à la fin de l’album, avant que Louis Riel ne se rende… Lire enfin une biographie (qui me semble quelque peu orientée) de Louis Riel « patriote francophone assassiné par Ottawa » sur un site québecois.