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Une métamorphose iranienne

UNE MÉTAMORPHOSE IRANIENNE, par Mana Neyestani (Editions Çà et là / Arte Editions, 2012)

Récit autobiographique de Mana Neyestani, dessinateur de presse iranien qui s’est reconverti dans les pages jeunesse d’un journal, et qui à cause d’un dessin avec un cafard tenant des propos azéris, est à l’origine de manifestations dans le pays. Les tensions en Iran et en Azerbaïdjan sont tellement fortes que le dessinateur et son rédacteur en chef Mehrdad sont arrêtés et jetés dans une prison du pays, officiellement le temps que les tensions dans les zones azéries se calment, mais en réalité, la détention se poursuit, et le jeune homme découvre un mode de vie très particulier, entre interrogatoires musclés, dénonciations et vie en cellule avec les autres prisonniers. Après plusieurs mois en prison, alors lorsqu’il est libéré de façon provisoire, il va en profiter pour fuir le pays avec sa femme Mansoureh, d’abord à Dubaï. Se heurtant aux nombreux problèmes administratifs, le couple va tout faire pour ne pas rentrer en Iran où la prison attend Mana…

J’avais un peu peur en empruntant cet album, peur de trouver un album trop fort, au sujet trop grave, moi qui en ce moment ai envie de BD légères et divertissantes… Et bien, oui, cet album n’est pas drôle du tout, il dénonce un régime et un système autoritaires, mais c’est un album obligatoire pour qui s’intéresse à la liberté de la presse dans le monde et à la liberté humaine en général. C’est donc un ouvrage très intéressant, mais pas forcément facile d’accès : le dessin en noir et blanc fait très dessin de presse (normal quand on sait le parcours du dessinateur), et le propos n’est pas forcément grand public non plus. L’auteur utilise beaucoup les hachures pour faire les nuances de couleurs, cela est au départ particulier, mais au final cela colle au propos, et donne un trait net et précis. L’auteur joue aussi avec la caricature, en accentuant certains personnages, en utilisant des plans originaux (plongée, contre-plongée), et en jouant avec les hauteurs des personnages. Il y a une petite touche fantastique parfois à ce niveau-là, car c’est vraiment l’interprétation, le ressenti de l’auteur qui est dessiné, et cela n’est pas du tout dérangeant, bien au contraire : un récit linéaire et ultra-réaliste aurait été assez pénible à lire je pense. J’ai beaucoup aimé les scènes où le personnage pour enfant prend vie et tient compagnie à l’auteur, pour souligner sa grande solitude. L’auteur utilise aussi l’humour (souvent acide) dans certains de ses dialogues ou superpose deux époques (on le voit par exemple dans une même case rasé (en homme libre, à la rédaction du journal) et barbu (emprisonné), et la situation est assez drôle, lorsqu’un parle à l’autre, connaissant la fin de l’histoire sur les dessins a priori anodins qu’il produit pour le compte du journal). L’image récurrente du cafard, souvent écrasé par Mana, est utilisée pour signifier les complexités de l’administration, cela donne un côté fil rouge à cette histoire. Le cafard revient souvent car l’auteur est pris dans un imbroglio administratif impressionnant, que ce soit en Iran ou lorsqu’il cherche une terre d’accueil en Europe ou au Canada après avoir fui son pays. Cette référence visible à Kafka (avec une allusion au héros de « La Métamorphose ») fait partie des références plus ou moins visibles dans l’album, avec par exemple des anecdotes sur l’actualité mondiale alors que Mana et Mehrdad étaient emprisonnés. C’est donc un album qui plaira à ceux qui s’intéressent à l’actualité internationale et aux droits de l’homme. Une BD engagée pas facile à lire, mais nécessaire.

A partir de 15 ans selon l@BD.

On en parle sur les blogs : Chroniques de l’invisible, D’une berge à l’autre, La tanière du champi,Audouchoc

Extrait à télécharger depuis le site de l’éditeur.

Interview de l’auteur à lire sur Rue89.

Biographie de l’auteur, avec quelques uns de ses dessins sur le site Cartooning for Peace. Voir aussi sa page Facebook.

BD engagée, BD historique, BD hors de nos frontières

Persepolis

PERSEPOLIS, par Marjane Satrapi (L’association, coll. Ciboulette, 2007)

https://i2.wp.com/www.decitre.fr/gi/05/9782844142405FS.gifMarjane est une jeune iranienne quand survient la révolution islamique en 1979, qui renverse le shah au pouvoir. Les répressions politiques, culturelles et religieuses sont nombreuses, et changent la vie de la jeune fille, qui doit désormais porter le voile et aller dans une école non-mixte. Sa famille est aisée, cultivée et a l’esprit ouvert. Marjane s’adapte mal à ce nouveau mode de vie, d’autant plus que des membres de sa famille et de ses amis sont emprisonnés, tués, exilés… Pour que leur fille unique puisse grandir loin de cette situation, les parents de Marjane l’envoient vivre en Autriche. Là, elle va côtoyer des gens différents, et connaître différents problèmes (drogue, solitude…) et une histoire d’amour instable. Quatre ans après son départ pour l’occident, devenue majeure, elle choisit de rentrer au pays, reprend des études, se marie… Pourtant ce n’est pas vraiment ce qu’elle cherche…

Voici un album que j’avais déjà lu sans l’avoir chroniqué sur ce blog. Le top BD des blogueurs m’en redonne l’occasion. Je l’ai acheté à Angoulême il y a 2 ans, sur le stand de l’Association, alors que Marjane Satrapi dédicaçait ses albums. Ce qui fait que moi aussi j’ai eu mon petit autographe sur cet album… ^^

Cette intégrale est un pavé de plus de 350 pages, qui regroupe les 4 tomes parus auparavant de façon individuelle de 2001 à 2003. Cette autobiographie longue de 14 années est très bien faite. Elle raconte une tranche d’histoire assez méconnue en occident (la révolution iranienne en 1979, la guerre entre Irak et Iran qui s’ensuivit…), tout en mêlant à cette histoire évènementielle le point de vue d’une jeune fille -et de sa famille-, de l’intérieur. Cela dénonce la bêtise des hommes au pouvoir, l’absurdité de certains comportements, de façon parfois drôle, parfois poignante. Ca sonne toujours très juste en tout cas, et cette alternance dans la façon d’aborder l’histoire permet de rendre le long récit plus digeste. Bien sûr, il faut garder à l’esprit que c’est une certaine vision des choses d’une jeune fille issue d’un milieu aisé et cultivé.

Le dessin est reconnaissable : tout en noir et blanc sans nuance de gris, le trait est simple mais efficace. Pas de fioritures, assez peu de décors, et les personnages restent reconnaissables. On a pas mal de textes, ce qui suppose une certaine concentration pour tenter de tout comprendre et de suivre l’histoire… Un récit à ne pas manquer, riche et incontournable !

A partir de 15 ans selon l@BD.

On en parle sur les blogs : Morphée, Yaneck, Caro (une autre !), Liyah. Une élève de 3ème a aussi analysé l’album lu dans le cadre d’une lecture cursive et c’est à voir ici.

Pour en savoir plus sur l’histoire de l’Iran moderne, consulter la page sur Radio-Canada et la chronologie très détaillée sur le Monde Diplomatique.

BD hors de nos frontières

Poulet aux prunes

POULET AUX PRUNES, par Marjane Satrapi (coll. Ciboulette, L’association, 2004).

L’histoire des derniers jours d’un musicien iranien vivant à Téhéran en 1958, et oncle de l’auteur. Les huit derniers jours de sa vie sont relatés (un par chapitre). Ali Nasser, virtuose du Tar (luth à long manche avec un corps en forme de double cœur) a décidé de mourir depuis que sa femme lui a cassé son instrument et qu’il ne parvient pas à retrouver le plaisir de jouer avec un autre instrument que le sien. Il décide alors d’attendre la mort. Le titre est bien curieux pour raconter les derniers jours d’un homme, sauf lorsqu’il s’agit de son plat préféré… Là ça devient plus compréhensible !! Mais même ce plat ne parviendra pas à ramener du plaisir au musicien; le plaisir de jouer, de manger, de vivre a complètement disparu pour lui, d’où sa volonté de rencontrer la mort (représentée en Iran par ‘Azraël’)… Chaque jour racontée par Marjane Satrapi est l’occasion de revenir sur le passé et le futur des différents membres de la famille : les enfants du musicien, sa femme, son frère et sa soeur, son premier amour…

Le dessin est spécifique à Marjane Satrapi, en plus d’être en noir et blanc, il est reconnaissable entre mille. Les gros plans sont nombreux, les décors peu présents. L’usage du noir et du blanc, dans les décors justement, est remarquable lorsque le fond noir signifie le retour en arrière ou la pensée.

L’histoire se base sur des documents d’époque et des souvenirs racontés par la famille de Marjane Satrapi. Elle permet également de s’informer sur l’histoire de l’Iran au milieu du XXe siècle (la nationalisation du pétrole en 1951, le coup d’état de 1953 orchestré par la CIA…) et sur la culture iranienne (les instruments de musique par exemple, les films américains introduits dans le pays, avec le succès rencontré par Sophia Loren..)

Très très bien mené, Poulet aux prunes se lit agréablement, même s’il nécessite quelques retours en arrière dans le livre pour mieux comprendre l’histoire. Le côté documentaire (histoire et culture) est introduit subtilement, ce qui fait qu’on s’informe sans s’en rendre compte… L’histoire de cet homme ayant perdu le goût de vivre est attachante. Très bonne lecture !!

Conseillé à partir de 15 ans par le site BD du CNDP.