Shenzhen

SHENZHEN, par Guy Delisle (L’association, 2002, coll. Ciboulette)

En 1996, Guy Delisle est envoyé en Chine pour superviser le travail dans un studio d’animation à Shenzhen, au sud du pays, tout près d’Hong-Kong, qui n’était pas encore redevenu chinois. Pendant trois mois, il va vivre seul dans sa chambre d’hôtel, se confronter aux méthodes de travail chinoises et en apprendre un peu plus sur une culture bien différente de celle occidentale. Le choc des civilisations est parfois rude !

Shenzhen est, je crois, le premier ouvrage autobiographique de Guy Delisle, auteur québecois récompensé à Angoulême en 2012 pour son Chroniques de Jérusalem (que je n’ai toujours pas lu…, shame on me !). Il nous raconte sa vie dans un pays étranger, ses contacts avec la population locale, les difficultés rencontrées, les moments drôles… Et bien, je dois dire que je suis assez déçue par la lecture de cet album. Plusieurs raisons : les scènes se passent en 1996, et c’est donc quelque peu périmé pour considérer cet album pour un témoignage contemporain sur la Chine, mais désormais il faut plus le prendre comme un témoignage d’une époque révolue. De plus, l’auteur raconte qu’il s’y est ennuyé, et donc son récit n’est pas spécialement dynamique, mais plutôt au final assez décousu. En tant que lectrice, je me suis un peu ennuyée aussi. Mais bon, comme c’est un Delisle, j’ai persisté tant bien que mal. Il y a tout de même quelques informations intéressantes dans cet album : on y parle de contrôle de la population, de l’esprit obéissant des chinois, de leur rapport à l’étranger. On sent bien la froideur des collègues de Delisle, qui le considèrent parfois comme un ovni et ne savent pas quoi lui dire, ni quoi lui faire faire. On comprend pourquoi il n’en garde pas un souvenir exceptionnel. Delisle explique aussi la situation particulière de Shenzhen (zone économique spéciale, proche de Hong-Kong, difficilement accessible), où il ne se passe rien, spécialement pour les étrangers. Il y a tout de même quelques passages drôles dans l’album, avec les séquences-gags du portier qui tente deux ou trois mots d’anglais, complètement hors-contexte, à chaque passage du héros de l’histoire. Il n’y a pas de traduction pour ces phrases, mais il ne faut pas hyper doué en anglais pour comprendre… Ces passages-là sont ceux qui m’ont fait rire, mais sinon, je ne retire pas grand-chose de cet album, je crois que je préfère me mettre à lire des albums plus contemporains de cet auteur. Par contre, le trait de Delisle est toujours facilement reconnaissable, il est agréable, mais parfois un peu simple. On sait que cela évoluera ensuite dans ses albums suivants. A poursuivre donc…

Non mentionné sur l@BD.

On en parle sur les blogs : Curieuse voyageuse, A little piece of, A propos de livres, Doucettement, Quand le tigre lit

Extrait à lire sur le site de l’auteur québecois.

Cet album participe au challenge de Kikine, « les ignorants« .

Droit du sol

DROIT DU SOL, par Charles Masson, (Casterman, coll. Ecritures, 2009)

https://i1.wp.com/www.decitre.fr/gi/83/9782203019683FS.gifDe nos jours, tranches de vie à Mayotte, petite île française (et 101ème département français depuis le 31 mars dernier) dans l’océan Indien, entre Madagascar et le continent africain. De nombreux clandestins comoriens (à 70 kms de là) ou malgaches affluent dans l’île, pour obtenir du travail et des papiers. On suit le récit de plusieurs personnes : la sage-femme qui arrive de métropole dans l’espoir d’aider et de servir à quelque chose, le gérant d’une agence de téléphonie qui s’éprend d’une jeune fille de l’île, un médecin qui veut épouser une malgache pour qu’elle obtienne des papiers. Ce récit croisé est émaillé de politique, avec le durcissement de la loi sur l’immigration, lancée par un certain Brice H… Les injustices et les différences sont nombreuses entre les immigrés clandestins, qui avec le racisme ambiant, sont rarement les bienvenus, et les locaux qui sont souvent remplis de préjugés.

Voici un roman graphique engagé, long de plus de 430 pages (ce qui fait un bon pavé tout de même), écrit par un médecin ORL et dessinateur, qui vit à la Réunion (autre île française, séparée de Mayotte par Madagascar). Il montre le quotidien de l’île, loin des clichés des cocotiers et des plages de sable fin. C’est vraiment une oeuvre coup de poing, dans le sens où elle veut dénoncer les politiques actuelles, les différences qui sont faites entre les hommes à cause de leur origine (pourtant n’est-il pas écrit quelque part que « les hommes naissent libres et égaux en droits » ??). Charles Masson utilise les témoignages de personnes de conditions différentes, métropolitains, malgaches, mahorais (habitants de Mayotte), clandestins, légaux… et alterne dans son récit les personnages et les situations. Il est parfois un peu difficile de suivre, mais c’est sur la fin qu’on comprend les liaisons et ce choix de mettre en parallèle différentes histoires. Le dessin quant à lui est en noir et blanc, style carnet de voyage, mais toujours très facile à comprendre. Les textes sont parfois écrits à la main, raturés, corrigés, et d’autres textes sont écrits à l’ordinateur.

Droit du sol est donc un récit complexe mais fort, utile pour méditer sur la situation de cette petite île méconnue, où la métropole paraît très éloignée, et pas que géographiquement parlant. Un bon album.

A partir de 15 ans selon l@BD.

Visiter le site perso de l’auteur et une interview consacrée à cet album sur Bodoï. Voir 3 planches sur le site de l’éditeur.

On en parle sur le web : Mikael Cabon, Migrants outre mer, Yaneck, Azi-Lis, Hop blog.

L’homme qui s’évada

L’HOMME QUI S’ÉVADA, par Laurent Maffre (Actes Sud BD (Arles), 2006)

https://i2.wp.com/www.bdgest.com/critiques/images/couv/56836.jpgRoman graphique adaptant le roman d’ Albert Londres du même nom que l’album, publié en 1928. L’histoire : Tout commence en 1912 avec la bande à Bonnot. Camille-Eugène Dieudonné, ouvrier ébéniste assez proche des anarchistes (tout comme la bande à Bonnot) est arrêté sous la pression de l’opinion publique qui veut un coupable pour les méfaits commis par les voyous. Dieudonné, complice supposé de ces criminels mais condamné sans preuves, est envoyé injustement au bagne, en Guyane. Onze ans plus tard, enquêtant à Cayenne, Albert Londres rencontre Dieudonné. Ses camarades, ses gardiens, tous jusqu’au directeur de l’établissement, tiennent l’anarchiste pour innocent du crime qu’il paye ici. Trois ans plus tard, Dieudonné s’est évadé et vit désormais au Brésil. Depuis Belem, il interpelle la France pour la révision de son procès. A Paris, un journaliste s’enflamme, Albert Londres. Le temps d’une traversée et l’homme de plume serre la main de l’homme de peine. Ensemble, ils s’engageront sans réserve pour que justice soit rendue.

Laurent Maffre dessine sa première BD en trois parties : les raisons de l’envoi de Dieudonné à Cayenne, et la forte pression exercée par l’opinion publique de l’époque; l’évasion du condamné et de ses compagnons d’infortune dans un environnement hostile; la vie de l’évadé (qui retrouve sa « belle » (sa liberté)) et sa réhabilitation souhaitée.

D’après ce que j’ai pu lire sur différents sites, Laurent Maffre prend le partie d’être fidèle au roman, et surtout aux dialogues d’Albert Londres. Le texte, simple, efficace et direct, décrit l’horreur, donne du sens au mot «liberté». L’inhumanité du bagne est aussi largement critiquée (les conditions de vie, le climat hostile…). Le dessin, en noir et blanc, peut être rebutant au premier abord, mais recèle pourtant un grand nombre de détails (par exemple les tatouages des prisonniers). Il pourrait être très intéressant de comparer l’oeuvre originale à cette première BD d’un prof de dessin. A essayer donc !!

Roman graphique non référencé par l@BD, des scènes peuvent choquer, la vie au bagne étant loin d’être une partie de plaisir. Pour voir des planches, aller ici.