BD engagée, BD fait de société

En chemin elle rencontre… tome 3

EN CHEMIN ELLE RENCONTRE… tome 3 : les artistes se mobilisent pour l’égalité femme-homme, par un collectif d’auteurs (Des ronds dans l’o / Amnesty international, 2013)

Nouvel album militant de la série « en chemin elle rencontre », avec cette fois le thème de l’égalité entre les femmes et les hommes, après avoir parlé de la violence (tome 1) et du respect du droit des femmes (tome 2). Il s’agit donc de montrer les inégalités entre hommes et femmes, dans de nombreux domaines. On pense facilement au salaire, tellement flagrant, mais on oublie souvent que l’inégalité entre les sexes existe aussi dans de nombreux autres secteurs, par exemple dans les termes employés au masculin et au féminin, souvent bien moins flatteurs au féminin (un gars / une garce, un homme public / une femme publique). Cette inégalité se produit aussi dès la petite enfance, avec la différenciation des enfants par les adultes : distingués dès leur plus jeune âge par leur sexe, on fera plus ainsi attention à une petite fille alors qu’un garçon sera forcément plus ‘apte’ à tomber, et on donnera une poupée aux fillettes, avec tous les clichés véhiculés sur les filles par ce jouet… Les inégalités se matérialisent aussi dans la tenue vestimentaire féminine qui comporterait forcément des sous-entendus selon certains messieurs, alors que les tenues masculines ne seraient quant à elles pas porteuses de clichés sexistes…

Cet album vise à dénoncer tous les clichés qui rendent inégaux les rapports entre les hommes et les femmes et qui placent la femme dans une situation d’infériorité plus ou moins flagrante selon les situations exposées. Certains récits sont vraiment très réalistes, et on ne peut que se sentir concerné(e) par les uns ou les autres. Tout cela m’a beaucoup parlé, ce sexisme ambiant dénoncé de façon plus ou moins virulente, parfois avec un humour un peu trash, parfois de façon plus délicate. Il suffit de voir comment les ados se comportent entre eux, au collège ou au lycée, pour placer d’autres noms et d’autres visages dans les histoires de cet album. Les violences montrées envers les femmes prennent diverses formes, parfois très visibles, parfois non, et c’est cette diversité de situations qui rend l’album particulièrement intéressant. J’ai trouvé très touchante l’histoire de la femme du chirurgien, qui s’est dévouée à sa vie de famille et ne peut quitter son mari de peur de tout perdre, dépendant complètement de lui. Cette chronique de la violence économique est l’histoire la plus développée, et même si le dessin est au prime abord assez sévère, je suis bien entrée dans cette histoire d’une vingtaine de pages, qui montre un thème souvent oublié, parce que touchant la sphère privée. Les autres histoires sont plus courtes, ne font parfois qu’une planche, mais elles sont tout aussi percutantes, utilisant alternativement le réalisme ou l’humour. Des pages documentaires coupent les récits, en apportant des chiffres récents et des compléments très intéressants. Les dessins sont variés : parmi les contributeurs, on trouve Aurélie Aurita, Anne Rouvin, Christelle Pécout, Anthony Moreau, Marc-Rénier, Damien May… (liste complète ici). Je suis moins fan de certains, mais c’est seulement une question de goût. J’aime moyennement la couverture, le trait de Florence Cestac me laissant perplexe, surtout les gros nez à visée humoristique, alors que le contenu de l’album ne l’est pas. Cependant, l’idée de la carte à jouer est bien trouvée, même si elle rompt avec les portraits des deux premiers volumes de la série. Mais vous l’aurez compris, En chemin elle rencontre, c’est un album incontournable à mettre entre toutes les mains, pour engager le dialogue et surtout faire évoluer (à défaut de faire changer) les mentalités !

A partir de 13 ans selon l@BD.

On en parle (vraiment trop peu) sur les blogs, je n’ai pas trouvé d’article de blogueur…

Quelques planches à voir sur le site de l’éditeur.

Interview de Marie Moinard, à l’origine de ce concept d’albums, sur le blog BD Sud-Ouest.

Une lecture que j’ai le plaisir de partager avec Noukette : merci de m’avoir permis de ressortir cet album de mes étagères !! Au plaisir de recommencer !

BD fait de société, BD historique, BD hors de nos frontières

En Italie, il n’y a que des vrais hommes

EN ITALIE, IL N’Y A QUE DES VRAIS HOMMES : un roman graphique sur le confinement des homosexuels à l’époque du fascisme, par Luca de Santis et Sara Colaone (Dargaud, 2010)

De nos jours, deux journalistes rencontrent Ninella, un vieil homme qui va leur raconter ce qui lui est arrivé avant la seconde guerre mondiale. Alors que le fascisme connaissait son apogée en Italie et que des lois anti-homosexuels avaient été proclamées, Ninella et d’autres jeunes hommes ont été envoyés sur une île regroupant les « déviés », sans véritable preuve ni procès. Là, pendant près de deux ans, le petit groupe va vivre confiné. Il leur est impossible de se regrouper, de se déplacer sans gardien, de vivre normalement. C’est une mise à l’écart de la société, car aucun contact n’est autorisé avec la famille restée au village. Un jour arrive Mimi, un jeune garçon terrorisé. Alors que Ninella veut l’aider, le jeune homme est violenté par certains membres du groupe. Ninella se retrouve impliqué… Les journalistes décident d’amener le vieil homme sur l’île où il a été confiné, mais le récit du vieil homme va aussi faire écho à leurs histoires personnelles..

Voici un album sur un sujet méconnu : le traitement des homosexuels sous le régime fasciste en Italie d’avant-guerre. Dès le titre, on connaît l’opinion officielle du régime, car le titre est une phrase prononcée par Mussolini lors d’un de ses discours d’avant-guerre. La mise à l’écart des homosexuels a commencé en 1938, et l’histoire de Ninella permet d’aborder cet aspect longtemps ignoré. En effet, ce n’est que dans les années 1980 que des recherches universitaires ont commencé à être menées et que certaines victimes se sont mises à témoigner. D’ailleurs, on a une interview d’une victime de cette déportation en fin d’album, et les auteurs s’en sont largement inspiré pour créer le personnage de Ninella et ses propos. Heureusement que l’interview est en fin d’album car selon moi, elle dévoilerait trop le scénario. C’est un peu comme la préface qui à mon goût dévoile trop d’éléments de l’histoire, et ne laisse pas pleinement la place à la découverte de l’histoire dessinée. Au niveau du dessin, comme on peut le voir sur la couverture, il est un peu particulier : les portraits des protagonistes font assez durs, car les traits sont vifs et les visages ne sont pas ronds. Cela donne un côté aride au récit, et ce procédé est accentué par les couleurs utilisées : uniquement du noir, blanc et du ocre, comme dans des photos jaunies. Cela donne un côté rétro à l’album, et plonge le lecteur en pleine période fasciste. J’ai eu parfois un peu de mal à distinguer les personnages, mais sinon, cet album est très instructif sur comment un régime politique extrémiste considère certains de ses membres. Ce n’est pas un sujet réjouissant, mais c’est un album utile pour ne pas oublier les atrocités qui se sont passées pendant une période noire…

A partir de 13 ans selon l@BD.

On en parle sur les blogs : In cold blog, Les lectures de Cachou, Bibliothèque la Régence, Le jardin de Natiora, Hop BD

Interview des deux auteurs à lire sur le blog Clair de plume.

Quelques planches à voir sur le site de l’éditeur (cliquer sur la flèche à droite de la couverture).