BD historique

Marcinelle 1956

MARCINELLE 1956, par Sergio Salma (Casterman, 2012, coll. Écritures)

A Marcinelle, près de Charleroi en Belgique wallonne, les mines du Bois du Cazier tournent à plein régime en cette année 1956. De nombreux immigrés italiens arrivent pour travailler dans les entrailles de la terre, alors qu’il n’y a plus de travail pour eux dans leur pays d’origine. C’est ainsi que la famille de Pietro est arrivée dans cette région houillère. Marié et père d’un garçonnet, Pietro ne souhaite pas retourner en Italie, contrairement à ses camarades. Il se lève tôt chaque jour pour travailler durement pour faire vivre sa famille, et un jour par hasard, croise une femme belge qu’il va apprendre à connaître, malgré la différence de langue. Cet ‘écart’ dans sa vie familiale est mal vu par les autres membres de la communauté italienne de Marcinelle. Mais lorsqu’à la suite d’une mauvaise manœuvre d’un wagonnet de charbon dans un ascenseur, la mine s’enflamme et déclenche un incendie gigantesque, cette relation que certains considéraient comme incorrecte va au final lui épargner la vie…

Voici un album de la collection « écritures » que j’ai emprunté sans hésiter, comme à chaque fois avec cette collection. J’étais en plus intriguée par le nom de l’auteur, que je connaissais pour sa série jeunesse « Nathalie ». Cet album-là n’est pas du tout un album jeunesse, c’est plus une biographie romancée des souvenirs de ses parents, immigrés italiens arrivés pour travailler dans les mines en Wallonie. Les faits sont romancés, dans le sens où l’histoire d’amour n’a pas existé et n’est là que pour donner plus de consistance à l’histoire. L’hommage de Sergio Salma aux italiens qui ont travaillé dans les mines belges est touchant, et permet aussi de montrer le racisme dont cette communauté a été la victime, ne parlant bien souvent pas la langue locale et donc ayant du mal à s’intégrer parmi les belges. L’histoire entre Pietro et la femme belge est fictionnelle, mais le contexte événementiel a été bien réel. Fiction et réalité sont mélangés dans ce récit, mais on parvient sans peine à les distinguer. Le récit de la catastrophe minière n’est pas fait de l’intérieur, mais d’un point de vue extérieur, d’après les informations qui ont été divulguées sur cette catastrophe qui a fait de nombreux morts. Le récit de Sergio Salma est fluide, il se lit facilement et rend hommage aux mineurs italiens anonymes qui ont contribué à la Belgique de l’après-guerre. Les personnages ne sont par contre pas tous facilement reconnaissables les uns des autres, d’autant plus que seuls le noir et le blanc sont utilisés. Il n’empêche que cette bande dessinée est un moyen intéressant pour ne pas oublier la plus grande catastrophe minière de Belgique, à une époque où le charbon était le moyen de chauffage principal de nombreux foyers. A noter enfin le dossier documentaire en fin d’ouvrage qui permet d’en savoir plus et de retracer ce qu’est devenu ce lieu d’histoire.

A partir de 15 ans selon l@BD.

On en parle sur les blogs : Samba BDHop blog, Sans connivence, Chroniques d’Asteline, Litterature a blog, Enna lit

Premières planches à voir sur Izneo.

Plus d’infos sur le Bois du Cazier sur le site dédié à cette catastrophe.

BD fait de société, BD historique

Sang noir : la catastrophe de Courrières

SANG NOIR : LA CATASTROPHE DE COURRIÈRES, par Jean-Luc Loyer (Futuropolis, 2013)

1906, nous sommes lors de la IIIème République, la deuxième révolution industrielle est à son apogée, et la production de charbon tourne à son plein en Lorraine et dans le Nord-Pas-de-Calais. La productivité est poussée à son maximum par les dirigeants des compagnies de charbon, au détriment de la sécurité des mineurs. C’est le cas à la compagnie de Courrières : début mars, un feu s’est déclaré dans une des galeries, et il est décidé de ne pas arrêter pour autant la production. La galerie est bouchée par un mur et les mineurs doivent continuer de descendre, malgré leur appréhension. On suit plusieurs familles, plusieurs mineurs qui descendent chaque jour. Et ce qu’ils avaient pressenti arriva : le 10 mars, une énorme explosion se propage dans plus de 100 kilomètres de galeries, tuant officiellement près de 1100 ouvriers, dont les plus jeunes avaient 12 ans. La mort règne au fond et l’auteur ne cache rien de la souffrance endurée par les mineurs : gaz toxiques, chaleur, éboulements… Des familles entières sont dévastées; la compagnie de Courrières fait peu d’efforts pour retrouver des survivants et stoppe les recherches après 3 jours, alors que pourtant certains hommes sont retrouvés vivants encore 3 semaines après le drame, en remontant seuls à l’air libre. Un peu moins de 600 hommes seulement sortent en vie de cette catastrophe. Le scandale éclate, un mouvement de grève débute et paralyse la production de charbon de la région. A l’Assemblée nationale, Clémenceau et Jaurès s’affrontent… Au final, l’armée est envoyée pour faire face aux mineurs qui veulent des avancées sociales et l’assurance qu’une telle catastrophe ne se reproduira plus…

Voici un album fort de 128 pages, sur un sujet historique assez méconnu. Le récit de Jean-Luc Loyer, natif de la région, est impressionnant et très instructif, car il comporte beaucoup de détails. Il retrace en plusieurs chapitres, l’avant, le pendant et l’après catastrophe, en basant le récit sur la vie quotidienne de familles de mineurs, mais en utilisant aussi les joutes verbales des hommes politiques. Il ne donne pas la parole aux dirigeants de la compagnie de Courrières, responsables de cette catastrophe car n’ayant pas écouté les conseils des mineurs. On est donc complètement du côté des victimes, et on ne peut qu’être touché par la catastrophe. En plus, en fin d’album, on a des photos d’époque, un dossier explicatif et un lexique de termes miniers, qui donnent encore plus à cet album une visée pédagogique. La recherche du réalisme dans le récit dessiné est accentuée par les unes de journaux d’époque, par un édito de Jean Jaurès dans le journal L’humanité, mais aussi par la liste des noms et âges des morts dans les 3 fosses touchées par l’explosion. Voilà pour la construction du scénario que j’ai trouvé particulièrement bien construit, sans temps mort. Personnellement, à cause de mes études d’histoire, j’ai beaucoup aimé l’introduction de l’album, où l’auteur présente tout ce qui s’est passé en janvier 1906 : la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les milieux artistique et littéraires, la politique, les industries…

Concernant le dessin, j’ai là aussi beaucoup accroché. Il est à la fois simple et complexe, mais toujours réaliste : les portraits sont tracés en quelques traits, mais sont reconnaissables (par exemple Clémenceau ou Jaurès). Le dessin, en noir et blanc, utilise de façon intelligente les nuances de gris. Il n’y a pas besoin de couleurs pour l’enfer qui a été vécu au fond de la mine. Le dessin ne cache pas les horreurs vécues au fond : les corps déchiquetés ou brûlés, les morts lentes, les cadavres empilés les uns sur les autres… Bref, un dessin très adapté au propos.

Sang noir, la catastrophe de Courrières est un très bel ouvrage, que j’ai raté à sa sortie en mars 2013. Je ne regrette absolument pas cette lecture-témoignage, extrêmement bien documentée, qui m’a permis de mieux connaître l’histoire de cette région qui a contribué au développement économique de la France lors du XXème siècle. Un album à diffuser auprès du plus grand nombre !

A partir de 13 ans selon l@BD.

On en parle sur les blogs : Un amour de BD, Pages de lecture de Sandrine, Miss Alfie croqueuse de livres, Bulles picardes

Voir le site de l’auteur, dont j’avais déjà lu du jeunesse (Victor et le voleur de lutins).