Simone Veil l’immortelle

SIMONE VEIL L’IMMORTELLE, par Pascal Bresson (scénario) et Hervé Duphot (dessin) (Marabout, 2018, coll. Marabulles)

simone

Biographie dessinée de Simone Veil, née Jacob, déportée à Auschwitz qui est devenue ministre de la santé sous Valéry Giscard d’Estaing et qui a fait passer la loi sur l’avortement qui porte son nom. Cet album revient sur son combat pour l’interruption volontaire de grossesse, les nombreuses oppositions qu’elle a rencontrées dans la sphère politique  majoritairement masculine de l’époque, ainsi que sur son adolescence à Nice, puis son arrestation et sa déportation avec sa mère et ses sœurs.

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Merci

MERCI, par Zidrou (scénario) et Arno Monin (dessin et couleurs) (Bamboo, 2014, coll. Grand angle)

Merci est une adolescente un peu rebelle et au look gothique, élevée par une mère à la santé défaillante. Elle vit à Bredenne, petite commune au milieu de la campagne de la Marne. Avec deux de ses amies, une nuit, elle tague la façade de la maison de son prof de maths, suite à une de ses remarques qu’elle a mal prise. Un juge un peu particulier, critiqué pour ses prises de position parfois hors du commun, décide de lui faire passer 150 heures dans la mairie de sa commune, pour y développer des projets pour les adolescents de la ville. Il faut dire que la jeune fille ne manque pas d’idées, et va secouer les adultes…

Encore un Zidrou sur ce blog ! Pourtant, je ne les ai pas tous lus, il y en a tellement que c’est bien difficile à suivre… Celui-là, je l’ai réservé parmi les nouveautés de la bibliothèque, sans trop savoir le sujet, d’autant plus que le titre ne me paraissait pas avoir de lien avec l’illustration de la couverture. Et pourtant, une fois cet album ouvert, on comprend que ce drôle de prénom cache une héroïne pleine de caractère, déterminée à améliorer sa situation et celle des gens de son âge. Avec ses copines aux prénoms des chanteuses d’Abba, elle n’est pourtant pas un ange. Elle serait plutôt du genre rebelle, mais une rebelle un poil râleuse qui va tenter de changer les choses. Pour son caractère particulier, cette héroïne est vraiment attachante. Ses remarques sont très pertinentes, et répondent avec humour au discours des adultes. La scène chez le juge, dans son bureau au tribunal des enfants, est particulièrement savoureuse. Les scènes avec les employés municipaux sont elles aussi assez drôles, car la jeune fille parvient à remettre en cause, en douceur, certains immobilismes des adultes; elle a un regard neuf sur ce qui se passe dans la ville. Merci est un album qui fait du bien, l’héroïne parvient à se faire apprécier et à faire changer les choses, doucement mais sûrement. Les personnages secondaires sont bien exploités : ils sont parfois un peu fous (les parents de ses amies, fans de Abba au point de donner les prénoms suédois des chanteuses à leurs filles, ou encore le grand-père communiste), mais attachants eux aussi. Bref, le scénario, même s’il est parfois léger et pas inoubliable, est fluide et très agréable à suivre. Il n’y a pas d’étalage de bons sentiments, même si certaines situations sont assez manichéistes (le portrait du maire n’est pas à sa gloire, bien au contraire…). Le thème de la politique communale est assez rare dans une BD qui s’adresse aux ados, et rien que pour cela, cet album est vraiment à lire. Le dessin d’Arno Monin est quant à lui très joli, comme à son habitude (L’enfant maudit tome 1 et tome 2, L’envolée sauvage tome 1 et tome 2). Les couleurs, attrayantes et réalistes, mettent en valeur le scénario, et contribuent à le rendre très actuel. Merci est une bonne petite lecture, qui même si elle ne fera pas forcément date, permet de passer tout de même un agréable moment.

A partir de 13 ans selon l@BD.

On en parle (beaucoup) sur les blogs : La bibliothèque de Noukette, Un amour de BD, Mille et une frasques, Livresse des mots, Chroniques de l’invisibleLes billets de Fanny, La bibliothèque du dolmen, Un petit bout de bib

Premières planches à voir sur Izneo.

Cet album participe à , cette semaine chez Stéphie.

Fatherland

FATHERLAND, par Nina Bunjevac (Ici même, 2014)

Souvenirs d’enfance de l’auteur qui retrace, à partir des témoignages qu’elle a recueillis, le parcours de son père dont elle n’a pas de souvenirs. Née en 1973 au Canada de parents serbes, Nina Bunjevac a grandi en Amérique du Nord, avant de partir en Yougoslavie en 1975 avec sa sœur et sa mère sous prétexte de vacances dans la famille maternelle, alors que son père gardait son fils Petey avec lui. Ce départ a été accepté par le père en échange du chantage avec le fils. Le père, dont on a le portrait en couverture de l’album, était en effet politiquement engagé dans un groupe terroriste, militant du retour du roi pour son pays d’origine, voulant renverser le gouvernement de Tito au pouvoir en Yougoslavie depuis 1945, en commettant des attentats contre les intérêts de sympathisants de Tito au Canada et aux Etats-Unis. Au contraire, la famille de la mère de Nina était partisane du gouvernement. Ainsi Nina a grandi en Yougoslavie avec sa mère, sa sœur et sa famille maternelle, et n’a jamais revu son père, mort en 1977 dans une explosion accidentelle. La famille a été durablement séparée, au point que le fils n’est jamais venu les rejoindre en Yougoslavie, tellement une mauvaise image du pays lui avait été donnée par son père. Nina Bunjevac nous retrace tout ce parcours, dans lequel la petite et la grande histoire s’entremêlent…

Voici un roman graphique grand format sur un sujet qui ne me parlait pas du tout avant de choisir ce livre en bibliothèque : l’histoire de la Yougoslavie dans les années 1970, où s’opposaient les partisans du retour du roi et ceux favorables au régime en place dirigé par Tito. L’histoire n’est pas simple à suivre, j’ai surtout retenu la violence présente dans une bonne partie de l’album.

L’auteur fait parfois de longs rappels historiques sur la Yougoslavie, dirigée par Tito jusqu’en 1980. C’est complexe à suivre quand on n’y connaît rien, quand les noms des personnages se ressemblent grandement et que la situation politique est plus que compliquée, pour un « lecteur de l’Ouest »…  Nina Bunjevac remonte parfois plusieurs siècles en arrière pour expliquer les divisions qui ont toujours existé en Yougoslavie, au niveau des croyances, des langues, des alphabets… Elle retrace aussi les portraits de ses grands-parents paternels, peut-être pour tenter de mieux comprendre la personnalité complexe de son père, orphelin très jeune, et de saisir la manière et les raisons de sa radicalisation au point de devenir un terroriste nationaliste. On ne sent pas de rancœur de l’auteur envers son père, ni envers sa mère qui lui a fait vivre son enfance sous un régime communiste, d’apparence moins dur que celui mis en place en URSS. Elle parvient à prendre de la distance par rapport à son histoire familiale et c’est une sacrée prise de recul. Elle mêle la grande histoire, celle de son pays d’origine, avec son histoire familiale, d’une façon fluide. A certains moments, on a l’impression de feuilleter avec elle son album de photos fidèlement reproduit.

Le dessin est très particulier, en noir et blanc, et très figé. On voit presque en filigrane les photos sur lesquelles elle se serait basée, car les traits sont très précis. Par contre, le côté figé m’a un peu refroidi, je n’ai pas eu l’impression de voir les protagonistes de l’histoire bouger, j’ai eu du mal à imaginer les scènes vivantes. Les cases sont souvent très remplies, avec beaucoup de petits quadrillages, pointillés et hachures, ce qui donne un petit côté suranné à cet album, sans pour autant que ce soit désagréable. (Voir les liens vers les blogs ci-dessous pour voir quelques cases).

En conclusion, Fatherland est un album compliqué d’accès, regorgeant d’informations historiques qui se veulent les plus précises possibles, et c’est un témoignage sur une période historique méconnue et rien que pour cela, il constitue un album intéressant. Après, le trait de l’auteur ne relève que d’une histoire de goût personnel, mais on ne peut lui reprocher d’avoir voulu retracer au plus juste le parcours de son père avec son scénario et son dessin.

Non mentionné sur l@BD, je dirais à partir de 15 ans tout de même.

On en parle (peu) sur les blogs : Le calamar noirLibrairie du Parc, Next Libération.

Interview de l’auteur à lire sur Infrabulles.

Consulter aussi le site de l’auteur en anglais.

Articles sur l’histoire de la Yougoslavie depuis 1918 et histoire de la Serbie du VIe siècle à 2008 à lire sur Hérodote.net en versions synthétiques.

Cet album participe à la-bd-de-la-semaine-150x150, cette semaine chez Yaneck.

L’arabe du futur

L’ARABE DU FUTUR, tome 1 : UNE JEUNESSE AU MOYEN-ORIENT (1978-1984), par Riad Sattouf (Allary éditions, 2014)

Né d’un père syrien et d’une mère bretonne, Riad grandit avc deux cultures. Son père trouvant d’un emploi dans la Libye de Kadhafi, la famille déménage alors à Tripoli, et Riad nous raconte sa découverte du colonel, le mode de vie particulier lybien avec le petit livre vert, mais aussi la rencontre avec ses premiers amis… Ensuite son père trouve un poste dans son pays natal dirigé alors par le père de B. Al-Assad, et les voilà qui redéménagent pour le village  paternel près de Homs, et c’est pour Riad la découverte des cousins et encore une vie differente où l’absence de nourriture se fit sentir… Au fil des anecdotes et de ses souvenirs, Riad découvre sa famille syrienne, mais aussi celle française lorsqu’il retourne en Bretagne pour les vacances…

J’ai emprunté cet album quelques temps avant qu’il ne soit récompensé à Angoulême. L’ouvrage ayant été coup de coeur des bibliothécaires, la liste d’attente pour l’avoir était plus longue qu’habituellement, et donc j’ai enfin pu le lire et me faire mon avis. On a là un roman graphique d’un peu plus de 150 planches, qui ne constitue que le premier volume de ce qui sera normalement une trilogie. Cela se lit bien, même si parfois il y a quelques longueurs et qu’à mon goût, il y a quelquefois un manque de lien entre les épisodes racontés en quelques cases. Le récit reste tout de même dynamique grâce aux nombreuses touches d’humour et d’ironie disséminées dans l’album.

Ce sont les souvenirs du jeune Riad retracés de manière chronologique, sans volonté de dénoncer quoi que ce soit, mais juste de montrer ce qu’il a vécu et ressenti à l’époque, bref c’est forcément un peu biaisé, car vu à travers les yeux d’un enfant, mais c’est aussi cela qui fait la singularité de l’album. Quelques éléments de contexte nous sont cependant donnés pour mieux comprendre la particularité de la situation : par exemple comment Kadhafi a pris le pouvoir en Libye ou encore comment Hafez Al-Assad, faisant partie de la minorité chiite, a mené le coup d’état qui l’a conduit à la tête de l’état syrien. Sinon, on a aussi des éléments de vie quotidienne : le livre vert de Kadhafi, l’absence de propriété avec les désagréments que cela peut générer en Libye, la distribution de nourriture en Syrie… C’est un album intéressant à mettre en parallèle avec la situation actuelle en Syrie : pour moi qui ne connais pas du tout l’histoire de ce pays, Riad Sattouf m’a appris certains éléments qui m’éclairent un peu sur la situation. L’arabe du futur est donc à la fois un témoignage recueil de souvenirs, mais aussi une approche instructive de la Libye et de la Syrie.

A propos du trait, c’est aussi une bonne surprise : je n’avais pas aimé Retour au collège, et j’ai trouvé cette fois le dessin agréable. Le trait est expressif et pas exagéré, on distingue facilement les personnages les uns des autres, les couleurs sont utilisées intelligemment, une par chapitre, pour réchauffer le trait, donner de la texture aux différentes cases. J’ai bien aimé ce procédé. En tout cas, j’ai envie de lire la suite pour connaître l’enfance hors du commun de Riad. Cependant il va falloir attendre un peu avant qu’elle ne sorte…

A partir de 13 ans selon l@BD.

On en parle sur les blogs : My little discoveries, Au bout de la corde, D’une berge à l’autre, Esperluette, Blog brother, SambaBD

Premières planches à voir sur Digibidi.

Cet album a reçu plusieurs récompenses, parmi lesquelles le Fauve d’or du meilleur album à Angoulême en janvier dernier, et le grand prix RTL de la BD 2014.

C’est ma troisième participation à la bd de la semaine chez Un amour de BD.

La mort de Staline

LA MORT DE STALINE, par Fabien Nury (scénario) et Thierry Robin (dessin et couleurs) (Dargaud, 2014)

Joseph Staline meurt le 5 mars 1953, après avoir fait un malaisedans la nuit du 28 février au 1er mars. Le comité central du PCUS, qui dirige l’URSS, s’est réuni pour savoir quoi faire, alors que le petit père des peuples n’était pas mort mais dans un état plus que critique. Personne n’avait prévu quoi faire sans Staline, et tout le monde se méfiant de tout le monde, il fallait que le comité soit réuni entièrement pour décider de quel médecin faire venir au chevet du leader communiste, ainsi que de la suite des événements. La situation est donc dans le flou pendant quelques heures, et l’annonce officielle de la mort du dictateur ravive et exacerbe les tensions : Beria, ministre de l’intérieur, aimerait remplacer Staline, et s’arrange pour contrôler les décisions qui vont être prises… Mais les autres membres du comité central ne sont pas tous du même avis…

Cet album est en réalité une intégrale qui regroupe les deux tomes parus initialement séparés à presque deux ans d’écart, en 2010 et 2012. Je suis contente d’avoir pu lire les deux tomes à la suite, je crois que séparés, je n’aurais pas aimé l’histoire, je n’aurais pas pu en apprécier tous les rebondissements. Je ne peux pas dire que j’ai aimé cet album, car l’histoire est réellement glauque et sinistre : les coups bas sont fréquents, la volonté de prendre le pouvoir tout en détruisant les autres est plus ou moins clairement affichée, l’honnêteté n’étant pas dans les mœurs de ces hommes politiques avides de pouvoir. Les complots et autres trahisons sont nombreux, complexifiant le propos et ne tardant pas à perdre en route un lecteur un peu distrait. Heureusement que lors de chaque première apparition d’un personnage ‘historique’ (les membres du bureau politique, comme Molotov, Malenkov, Krouchtchev, Beria…), on a une courte biographie qui permet de resituer le personnage. Il n’empêche que je me suis parfois emmêlé les pinceaux entre tous ces personnages, sauf Beria et Krouchtchev bien reconnaissables. Violence, paranoïa et terreur sont partout dans cette histoire qui s’est inspirée des faits réels sans pour autant vouloir retracer l’histoire exactement (on se doute bien qu’il n’y a pas de trace de ce qui a pu être dit dans les hautes sphères soviétiques ces jours de mars 1953…), mais l’atmosphère est vraiment pesante et glauque. Le scénariste dépeint un monde réellement noir, qui fait froid dans le dos : arrestations arbitraires, condamnations sans raison… et on sent la marque de Staline, même mort. Son fils est méprisable à souhait, et ce n’est pas le seul personnage pour lequel on n’a aucune empathie ! Le dessin est comme l’ambiance : froid, et cela est sans nul doute dû aux couleurs sombres utilisées. Ce genre de trait-là correspond tout à fait à ce type d’histoires, même si Staline n’est pas parfaitement ressemblant (je ne connaissais pas la tête des autres personnages avant ma lecture). La mort de Staline est un album intéressant, mais qui donne froid dans le dos : j’en garde une impression mitigée, à cause de l’ambiance affreuse qui règne. Par contre, les auteurs sont tout de même parvenus à m’intéresser, alors que le sujet est loin d’être attractif. Un album à essayer pour se forger son propre avis.

A partir de 13 ans selon l@BD.

On parle de l’intégrale ou des tomes séparés sur les blogs : Liratouva, Un amour de BDCoquelicots coquillages et belles pages, SambaBD, Le suricate

Premières planches du tome 1 et du tome 2 à lire sur Izneo.

Le tome 2 a reçu le prix de la BD historique lors des rendez-vous de l’histoire à Blois en 2012.

Une métamorphose iranienne

UNE MÉTAMORPHOSE IRANIENNE, par Mana Neyestani (Editions Çà et là / Arte Editions, 2012)

Récit autobiographique de Mana Neyestani, dessinateur de presse iranien qui s’est reconverti dans les pages jeunesse d’un journal, et qui à cause d’un dessin avec un cafard tenant des propos azéris, est à l’origine de manifestations dans le pays. Les tensions en Iran et en Azerbaïdjan sont tellement fortes que le dessinateur et son rédacteur en chef Mehrdad sont arrêtés et jetés dans une prison du pays, officiellement le temps que les tensions dans les zones azéries se calment, mais en réalité, la détention se poursuit, et le jeune homme découvre un mode de vie très particulier, entre interrogatoires musclés, dénonciations et vie en cellule avec les autres prisonniers. Après plusieurs mois en prison, alors lorsqu’il est libéré de façon provisoire, il va en profiter pour fuir le pays avec sa femme Mansoureh, d’abord à Dubaï. Se heurtant aux nombreux problèmes administratifs, le couple va tout faire pour ne pas rentrer en Iran où la prison attend Mana…

J’avais un peu peur en empruntant cet album, peur de trouver un album trop fort, au sujet trop grave, moi qui en ce moment ai envie de BD légères et divertissantes… Et bien, oui, cet album n’est pas drôle du tout, il dénonce un régime et un système autoritaires, mais c’est un album obligatoire pour qui s’intéresse à la liberté de la presse dans le monde et à la liberté humaine en général. C’est donc un ouvrage très intéressant, mais pas forcément facile d’accès : le dessin en noir et blanc fait très dessin de presse (normal quand on sait le parcours du dessinateur), et le propos n’est pas forcément grand public non plus. L’auteur utilise beaucoup les hachures pour faire les nuances de couleurs, cela est au départ particulier, mais au final cela colle au propos, et donne un trait net et précis. L’auteur joue aussi avec la caricature, en accentuant certains personnages, en utilisant des plans originaux (plongée, contre-plongée), et en jouant avec les hauteurs des personnages. Il y a une petite touche fantastique parfois à ce niveau-là, car c’est vraiment l’interprétation, le ressenti de l’auteur qui est dessiné, et cela n’est pas du tout dérangeant, bien au contraire : un récit linéaire et ultra-réaliste aurait été assez pénible à lire je pense. J’ai beaucoup aimé les scènes où le personnage pour enfant prend vie et tient compagnie à l’auteur, pour souligner sa grande solitude. L’auteur utilise aussi l’humour (souvent acide) dans certains de ses dialogues ou superpose deux époques (on le voit par exemple dans une même case rasé (en homme libre, à la rédaction du journal) et barbu (emprisonné), et la situation est assez drôle, lorsqu’un parle à l’autre, connaissant la fin de l’histoire sur les dessins a priori anodins qu’il produit pour le compte du journal). L’image récurrente du cafard, souvent écrasé par Mana, est utilisée pour signifier les complexités de l’administration, cela donne un côté fil rouge à cette histoire. Le cafard revient souvent car l’auteur est pris dans un imbroglio administratif impressionnant, que ce soit en Iran ou lorsqu’il cherche une terre d’accueil en Europe ou au Canada après avoir fui son pays. Cette référence visible à Kafka (avec une allusion au héros de « La Métamorphose ») fait partie des références plus ou moins visibles dans l’album, avec par exemple des anecdotes sur l’actualité mondiale alors que Mana et Mehrdad étaient emprisonnés. C’est donc un album qui plaira à ceux qui s’intéressent à l’actualité internationale et aux droits de l’homme. Une BD engagée pas facile à lire, mais nécessaire.

A partir de 15 ans selon l@BD.

On en parle sur les blogs : Chroniques de l’invisible, D’une berge à l’autre, La tanière du champi,Audouchoc

Extrait à télécharger depuis le site de l’éditeur.

Interview de l’auteur à lire sur Rue89.

Biographie de l’auteur, avec quelques uns de ses dessins sur le site Cartooning for Peace. Voir aussi sa page Facebook.

Sang noir : la catastrophe de Courrières

SANG NOIR : LA CATASTROPHE DE COURRIÈRES, par Jean-Luc Loyer (Futuropolis, 2013)

1906, nous sommes lors de la IIIème République, la deuxième révolution industrielle est à son apogée, et la production de charbon tourne à son plein en Lorraine et dans le Nord-Pas-de-Calais. La productivité est poussée à son maximum par les dirigeants des compagnies de charbon, au détriment de la sécurité des mineurs. C’est le cas à la compagnie de Courrières : début mars, un feu s’est déclaré dans une des galeries, et il est décidé de ne pas arrêter pour autant la production. La galerie est bouchée par un mur et les mineurs doivent continuer de descendre, malgré leur appréhension. On suit plusieurs familles, plusieurs mineurs qui descendent chaque jour. Et ce qu’ils avaient pressenti arriva : le 10 mars, une énorme explosion se propage dans plus de 100 kilomètres de galeries, tuant officiellement près de 1100 ouvriers, dont les plus jeunes avaient 12 ans. La mort règne au fond et l’auteur ne cache rien de la souffrance endurée par les mineurs : gaz toxiques, chaleur, éboulements… Des familles entières sont dévastées; la compagnie de Courrières fait peu d’efforts pour retrouver des survivants et stoppe les recherches après 3 jours, alors que pourtant certains hommes sont retrouvés vivants encore 3 semaines après le drame, en remontant seuls à l’air libre. Un peu moins de 600 hommes seulement sortent en vie de cette catastrophe. Le scandale éclate, un mouvement de grève débute et paralyse la production de charbon de la région. A l’Assemblée nationale, Clémenceau et Jaurès s’affrontent… Au final, l’armée est envoyée pour faire face aux mineurs qui veulent des avancées sociales et l’assurance qu’une telle catastrophe ne se reproduira plus…

Voici un album fort de 128 pages, sur un sujet historique assez méconnu. Le récit de Jean-Luc Loyer, natif de la région, est impressionnant et très instructif, car il comporte beaucoup de détails. Il retrace en plusieurs chapitres, l’avant, le pendant et l’après catastrophe, en basant le récit sur la vie quotidienne de familles de mineurs, mais en utilisant aussi les joutes verbales des hommes politiques. Il ne donne pas la parole aux dirigeants de la compagnie de Courrières, responsables de cette catastrophe car n’ayant pas écouté les conseils des mineurs. On est donc complètement du côté des victimes, et on ne peut qu’être touché par la catastrophe. En plus, en fin d’album, on a des photos d’époque, un dossier explicatif et un lexique de termes miniers, qui donnent encore plus à cet album une visée pédagogique. La recherche du réalisme dans le récit dessiné est accentuée par les unes de journaux d’époque, par un édito de Jean Jaurès dans le journal L’humanité, mais aussi par la liste des noms et âges des morts dans les 3 fosses touchées par l’explosion. Voilà pour la construction du scénario que j’ai trouvé particulièrement bien construit, sans temps mort. Personnellement, à cause de mes études d’histoire, j’ai beaucoup aimé l’introduction de l’album, où l’auteur présente tout ce qui s’est passé en janvier 1906 : la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les milieux artistique et littéraires, la politique, les industries…

Concernant le dessin, j’ai là aussi beaucoup accroché. Il est à la fois simple et complexe, mais toujours réaliste : les portraits sont tracés en quelques traits, mais sont reconnaissables (par exemple Clémenceau ou Jaurès). Le dessin, en noir et blanc, utilise de façon intelligente les nuances de gris. Il n’y a pas besoin de couleurs pour l’enfer qui a été vécu au fond de la mine. Le dessin ne cache pas les horreurs vécues au fond : les corps déchiquetés ou brûlés, les morts lentes, les cadavres empilés les uns sur les autres… Bref, un dessin très adapté au propos.

Sang noir, la catastrophe de Courrières est un très bel ouvrage, que j’ai raté à sa sortie en mars 2013. Je ne regrette absolument pas cette lecture-témoignage, extrêmement bien documentée, qui m’a permis de mieux connaître l’histoire de cette région qui a contribué au développement économique de la France lors du XXème siècle. Un album à diffuser auprès du plus grand nombre !

A partir de 13 ans selon l@BD.

On en parle sur les blogs : Un amour de BD, Pages de lecture de Sandrine, Miss Alfie croqueuse de livres, Bulles picardes

Voir le site de l’auteur, dont j’avais déjà lu du jeunesse (Victor et le voleur de lutins).